cat-icon


«Les œuvres textiles de Kyeong-mee Chung me touchent particulièrement, par leur puissance esthétique et la force de sa palette d’une part, et d’autre part car son travail incarne l’union et la fusion entre deux cultures, celles de l’Occident qu’elle a choisi et qui l’a adoptée, et celle de ses racines sud-coréennes. La démarche artistique de Kyeong-Chung est porteuse de sens et résonne avec les créations de la CFOC qui oscillent entre art et artisanat. » Valerie Mayéko Le Héno.

Depuis 2011, la CFOC organise régulièrement des expositions d’Art Contemporain dans ses boutiques parisiennes, en relation avec ses collections.  Pour cette nouvelle exposition, la CFOC convie l’artiste sud-coréenne Kyeong-mee Chung. 

Le projet Odyssée qu’elle présente est composé d’une série de dessins et de patchworks en soie et flanelle, aux formes géométriques. Kyeong-mee Chung crée dans son atelier parisien des œuvres qui sont ensuite cousues à la main dans un atelier en Corée par des spécialistes de l’art textile traditionnel coréen.

 « À travers le projet Odyssée, Kyeong-mee Chung, si elle reste fidèle aux matériaux qui lui sont chers, les réinvente désormais à la lecture de son âme. Elle n’est pas une visiteuse intellectuelle de l’Odyssée. Ulysse, c’est elle. Encore qu’une Ulysse coréenne contrainte de penser, à travers son travail, le trajet qu’elle ne cesse d’effectuer depuis l’Orient pour rejoindre l’Occident. Ses œuvres suivent la course du soleil. » Camille Laura Villet , Critique d’art, philosophe.

Photo : © Clément Vayssières

Kyeong-mee Chung est une artiste plasticienne née en Corée. Elle vit et travaille aujourd'hui à Versailles.Elle a étudié aux Beaux-arts de Séoul ainsi qu’aux Arts Déco de Paris puis s’est attachée à parfaire la surface du visible en tant que graphic designer. Rappelée récemment aux couleurs et aux soies de son pays natal, elle s’est mise à jouer et à créer avec les étoffes dont les héros sont faits.

(CFOC) Les œuvres de l’exposition Odyssée sont l’alliance sensible entre l’Orient et l’Occident. Kyeong-mee Chung, pourriez-vous nous parler de vos inspirations ?

(Kyeong-mee Chung) Jusqu'à récemment ma vie était divisée, dans l’ordre chronologique, entre, d’une part, la Corée qui est mon pays natal où j’ai grandi et fait mes études, et d’autre part, la France où je suis devenue adulte, indépendante et j’ai fondé une famille. Pour réussir cette seconde partie, j’ai dû me « désorientaliser », mettre en veille ma partie coréenne afin de m’adapter et surtout me faire adopter par la société et la culture française.

Lorsque le nombre des années passées en France a rattrapé celui de mes premières années coréennes, le bouton OFF a sauté. Assez soudainement et naturellement, toutes mes racines sont comme revenues à la surface et je me suis reconnectée avec elles. Cette reconnexion, cette retrouvaille s’est opérée essentiellement à travers les éléments sensoriels tels que le son, la lumière, les odeurs, le toucher, etc. C’était très fort, une grande nostalgie à en pleurer.

Et je n’avais plus le choix, je devais introduire dans mon travail mes racines retrouvées par ses sensations originelles. J‘ai commencé par emprunter la tradition coréenne et son artisanat – cette part de la Corée très peu connue ici. Je voulais que ceci soit une base, une assiette qui contiendrait, épouserait les pensées occidentales mais les plus anciennes possible, peut-être de son début : les mythes grecques par exemple. Ce mariage est beau, je trouve.

Je travaille très souvent à partir de la lecture d’un livre. L’Odyssée d’Homère me touche particulièrement par ces chants sur le voyage d’Ulysse, héros malgré lui, qui rentre chez lui après 20 années d’errance, faisant de ce périple une véritable victoire sur lui-même versus la victoire de la guerre de Troie, la vanité. Ce voyage est le mien, celui de tout le monde. Il y a une chose très importante dont je voudrais parler : c’est la participation des dieux tout au long de ce voyage et la confiance et l’abandon d’Ulysse à ceux-ci.

Je voulais illustrer ce chemin de la vie intérieure par l’abstraction faite de la matière avec laquelle j’ai grandi, j’ai dormi, dont je m’étais habillée,… C’est un peu la boucle qui se ferme.

Pour répondre à votre question, je dirais que l’alliance de l’Orient et de l’Occident dans mon travail n’est pas venue d’une inspiration, mais d’une nécessité de ce moment de ma vie.

Chant X, Circé, la magicienne, 2020

Kyeong-mee Chung, comment pourriez-vous nous expliquer le lien entre le travail de patchwork et les dessins présentés ensemble dans cette exposition ? Ce sont deux univers assez éloignés nous semble-t-il.

Pour répondre a cette question, j’ai besoin de parler de la configuration de ma personne, scindée en deux parties (encore !) : apollonienne et dionysiaque. Je suis obsédée par l’excellence, la perfection, l’ordre, la logique, la raison, le beau, l’esthétique… et en même temps déchirée par une force souterraine incompressible et incontrôlable, une folie presque qui fait mal, l’inconscience très active toujours en train de pousser la porte de sa chambre secrète, un état second inexplicable, une sensibilité anormale…

Ces deux caractères forment le couple de patchwork et dessin sous le même titre.

Longtemps j’ai souffert et vagabondé entre ces deux univers sans pouvoir décider ou choisir de devenir l’un ou l’autre. En vérité, je ne peux être l’un ou l’autre, je ne suis que les deux. Les deux en même temps ou en alternance.

Dans cette nouvelle saison de la CFOC, on retrouve de multiples références aux mers du sud-est Asiatique. Les œuvres de Kyeong-mee Chung parlent du voyage d’Ulysse sur la mer Méditerranée. Comment percevez-vous le dialogue entre l’exposition et le nouvel univers porté par la CFOC ?

Je trouve extraordinaire qu’une française attirée par la culture d’Asie et une coréenne appelée par les pensées occidentales se croisent, se rencontrent ici et maintenant ! Comme si le monde est à nouveau entier, complet, parfait. Nous sommes Un !

La mer m’évoque un grand voyage, peut-être de non retour. Il y a quelques années quelqu’un m’a parlé de la présence de l’eau très importante dans mon astrologie, une étendue immense et vaste en ajoutant que ceci explique peut-être mon départ de la Corée, mon voyage vers l’Europe. Il fallait que je fasse ce grand voyage pour que je devienne MOI véritable.

Et aujourd’hui je me retrouve ici où les deux mers se rejoignent par la collection de CFOC et mon travail sur l’Odyssée. Finalement la vie est très logique, n’est-ce pas ? L’invitation de Valérie Le Héno était comme si elle voulait me rappeler de quelle rive je suis partie. Elle valide en quelque sorte mon voyage, toutes ces années après.

Les Chants et les Dieux font appel à une très grande dextérité du geste artisanal, quels sont les liens que vous entretenez chacune avec l’art (pour l’une) et l’artisanat (pour l’autre) ?

L’art est pour moi la seule chose qui témoigne l’origine de l’humanité, celle de divinité. Toute forme d’art est nécessaire, indispensable, essentielle et vitale pour l’Homme. Il crée le lien, le pont, le passage vers son âme de conscience afin d’accéder, en tous cas essayer d’accéder à l’homme d’Esprit. L’art n’est pas la finalité en soi, c’est une voix, un appel continuel vers la transcendance. Un geste de vouloir saisir cet invisible qui s’appelle la Vérité.

Nous sommes le Fils de Dieu créateur. Dieu a crée l’homme à son image. On est tous d’accord que là il ne s’agit pas de la ressemblance physique. Alors que signifie-t-il ? Pourquoi toujours ces frissons et les larmes qui montent aux yeux à la 500ème écoute de Recordare de Requiem de Mozart ? Qui est ce Mozart ? C’est nous. Nous sommes tous ce Mozart. Mais nous ne travaillons pas tous ni toujours cette partie de nous.

Chant XV, retour de Télémaque, 2021

Photo : © Clément Vayssières

Odyssée
Une exposition de Kyeong-mee Chung à découvrir à la CFOC, 170 boulevard Haussmann, 75008 et 10 boulevard Raspail, 75007.